
Jour 1 La première journée s’annonçait calme sur le papier : trajet de Nairobi jusqu’au pied du Mont Kenya en transport en commun, pique nique et 3h de marche sans difficulté majeure pour atteindre le premier refuge. Mais voilà, le Kenya c’est en Afrique, continent magique où le voyage se transforme systématiquement en aventure. 7h, je me réveille, m’étire langoureusement, chasse le cafard installé sur le coin de mon oreiller et traîne ma carcasse de voyageur en fin de périple jusqu’au canapé du salon. Usé par plus de 300 jours d’itinérance, et fatigué des « je déballe mon sac, sors mes affaires, cherche un endroit où manger, un autre où dormir, remballe mon sac, prends mon bus, cherche un hôtel, déballe mon sac… » je pense à mon retour en France et à la stabilité que je vais bientôt savourer. Comme la plupart du temps, je loge dans un hôtel au confort basique et à l’hygiène douteuse. Dans ces lieux, de joyeux explorateurs se croisent et partagent leurs expériences les plus folles ou leurs malheurs de voyages. Au programme ce matin : l’histoire d’un couple slovène qui vient de se faire agresser par un gang dans les rues de Nairobi. Ca change des histoires de mal de ventre et de bus ratés ; un brin plus captivant. Mon guide arrive enfin, nous prenons un matatu (taxi-brousse local) pour l’Est. Nous nous entassons dans le mini van et empruntons la route qui nous conduira au Mont Kenya. 3h plus tard, nous pique-niquons à l’entrée du parc national. Autour de nous, 30 corpulents babouins surveillent de près notre casse croûte. Ils sont là, autour de nous, cachés dans la lisière de la forêt, prêts à profiter de la moindre seconde d’inattention. Puis nous nous lançons dans l’ascension du deuxième plus haut sommet d’Afrique. Cette marche me tenait à cœur car elle me permettra de voir où sont mes limites. Là haut, le manque d’oxygène rend la marche plus sportive. De toute évidence, nous ne sommes pas les seuls à fouler ces chemins. Des éléphants ont laissé quelques traces de leur présence sur le sentier. Sam, mon guide, me confirme leur présence et ajoute que buffles et léopards sont régulièrement aperçus dans le massif ; rassurant d’être sur le plancher des fauves avec nos petites chaussures de marche et nos sacs à dos! Puis il m’explique comment faire fuir les buffles (particulièrement dangereux). « Tu leur jettes des cailloux pour les effrayer avant qu’ils ne soient trop près». Je n’y avais pas pensé ! Evidemment, des cailloux contre les buffles. Ca me rappelle un peu l’actualité : des adolescents palestiniens qui caillassent des chars. « Surtout Yoann, tu ne les laisses pas t’approcher, ils chargent facilement ». Entendu ! Nous poursuivons notre promenade, un timide soleil dans le ciel, un petit air frais et des oiseaux qui sifflotent gaiement le long du sentier. Plantes aromatiques et forêts de bambous bordent notre route. Leurs odeurs me rappellent ma Provence. Puis je prends un peu d’avance sur mon guide et le cuisinier (forcément ils portent tout le matériel) et fais quelques clichés. Soudainement, j’entends Sam m’appeler : « Yoann, Yoann, Yoann ». Je me retourne et à la place de mes guides, deux pantins articulés qui me font de grands gestes. Ils ont légèrement pali et hurlent : « come, come, quick !!!!!! ». Puis ils jettent leur sac dans les buissons et piquent un sprint sans se retourner. Voir ses guides fuir à cette vitesse lors d’une rando au Kenya n’est pas très bon signe… je détale à mon tour. Une centaine de mètres plus loin nous stoppons notre course, hors de danger. « Il y avait un éléphant à 4m de toi, je l’ai vu derrière les arbres» m’annonce Sam. Autant dire que nous l’avons échappé belle. Le vent ne soufflait pas dans sa direction, ma présence ne l’a donc pas importuné. Des accidents mortels ont déjà eu lieu dans cet endroit appelé par les guides « le coin de tous les dangers ». Sympa de prévenir… après. La rapidité de ces charges mortelles a laissé leurs victimes sans défense ! Remis de cette frousse bleue, nous reprenons quelques couleurs et le chemin jusqu’ au premier refuge.
Perché à flanc de montagne, il domine la vallée et ses dangereuses créatures. Puis comme par enchantement, les nuages sont soufflés pour laisser place à un spectaculaire plafond d’étoiles. Elles occupent chaque millimètre du ciel, formant un toit scintillant au dessus de nos têtes. Elles s’allument, s’éteignent, brillent, comme pour se faire remarquer dans cette immensité. Ces images inoubliables seront les dernières de la journée. Un bon repas est servi, nous l’engloutissons et nous enfouissons dans nos duvets pour une fraîche nuit à 3300m d’altitude. 
Jour 2 6h15, le réveil sonne, je sors de mon duvet, m’habille… euh non ça c’est fait ; je ne risquais pas de me déshabiller vu le froid qu’il a fait. Un petit déjeuner plus tard, me voilà prêt à avaler les 15km de marche qui nous conduiront au pied de la pointe Batian (5199m). Nous nous équipons et partons dans la rosée du matin. Le soleil pointe rapidement le bout de son nez, réveillant lentement faune et flore environnantes. Les plantes, aux premiers rayons, s’ouvrent lentement. Les oiseaux, eux, reprennent leur concert. Le ruissellement de petits ruisseaux rend l’instant exquis. Des montées, des descentes, des lignes droites, des virages, de la boue, des cailloux nous conduisent jusqu’à une spectaculaire vallée ornée de plantes grasses et de falaises rouges. Peu à peu, je sens ma tête tourner, mes grandes enjambées se sont transformées en petits pas, je m’essouffle. Les premiers effets de l’altitude se font ressentir à 4000m. Petites pauses, sucreries, beaucoup d’eau, voilà la formule pour poursuivre sereinement. Soudainement, se dresse face à nous la pointe Lénana (4985m), statue de pierre et de glace que nous allons gravir. Nous marchons dans sa direction afin d’atteindre le deuxième campement à ses pieds. Ce mont semble nous prendre de haut, fièrement planté sur notre chemin. Il est imposant, voire intimidant. Tellement froid qu’il est couronné de neige éternelle, tellement haut que les nuages le frôlent, tellement mystérieux que la brume en a fait son terrain de jeu et tellement remarquable que nous nous réveillerons à 3h30 afin d’admirer le lever de soleil à son sommet. Un dernier coup d’œil à cette merveille avant une courte nuit dans le second refuge.
Jour 3 Le mal de tête du à l’altitude et l’excitation de l’ascension finale ne m’ont permis de m’assoupir que 3 heures. Un thé chaud, des biscuits secs et nous partons à l’assaut du géant de pierre. Equipés de lampes frontales, nous débutons la montée dans l’obscurité la plus totale. A notre gauche et à notre droite, de grands ravins que nous voulons éviter. Quelques étoiles filantes nous font lever la tête vers le ciel. La pente est raide, nous glissons fréquemment sur les gravillons. Le rythme est soutenu et mécaniquement, nous mettons un pied devant l’autre. L’oxygène se fait de plus en plus rare, nous nous arrêtons régulièrement afin de reprendre notre souffle. L’heure du test a sonné, allons-nous atteindre le sommet ? Nous sommes les seuls à emprunter cette voie qui peu à peu prend des couleurs. Les étoiles s’éteignent une à une, laissant place à la douce lueur du jour. Les nuages prennent forme lentement, puis se mettent à rougir. Le ciel semble s’embraser. Nous éteignons nos lampes et poursuivons la grimpette de plus en plus laborieuse. Plus nous nous approchons de notre objectif, plus il se dresse face à nous et moins il semble atteignable. La dernière heure de marche ressemble plus à de l’escalade qu’à un parcours de santé.
Plus que quelques minutes avant d’atteindre le sommet. Une centaine de mètres me séparent désormais du drapeau kenyan, noblement planté au point culminant. Je prends une profonde inspiration, un bonheur intense m’envahit. Il se traduit immédiatement par un large sourire incontrôlable et des yeux qui brillent de joie. La vue est à couper le souffle et je ressens une profonde satisfaction personnelle. 2500m de dénivelé positif pour atteindre les neiges éternelles d’Afrique : exceptionnel !  C’est assis sur mon caillou, à 4985m d’altitude que j’admire le lever du soleil sur le continent. Face à ce spectacle, je pense à ma famille, mes amis que je vais retrouver bientôt et aux enfants que nous avons aidés à Madagascar. Je me promets de faire tout mon possible pour les soutenir à nouveau. Si j’ai réussi à gravir cette montagne, je peux bien en déplace r une autre pour améliorer les conditions de vie de ces mômes. Je rêve de retourner à Madagascar avec une école neuve sous le bras. Il va falloir travailler dur, mais aidé par les bénévoles de l’association, je relève le défi !
Puis l’heure est arrivée d’entamer notre descente. Nous perdons rapidement notre chemin et sommes contraints de traverser un immense toboggan de gravillons. Si nous l’avions emprunté, il nous aurait fait gagner 40 minutes de marche et perdre 500m d’altitude, en moins de 10 secondes. Autant dire que nous marchons sur des œufs, le ravin est proche. Pas le droit à l’erreur sur cette pente vertigineuse. Mon guide est à quelques mètres en aval. Je lui envoie malencontreusement quelques cailloux qu’il réussit à éviter de peu. 10 minutes seront nécessaires afin que nous puissions nous extraire de ce bourbier, retrouvant alors un chemin plus classique. Puis un grand bruit sourd vient rompre la sérénité des lieux. Un flanc de montagne vient de se décrocher à 500 mètres de nous. Des blocs de roche dévalent la pente dans un effrayant fracas. Pas de commentaire face à cet imprévu de taille, nous continuons notre descente au pas de course jusqu’au 3ème campement de l’expédition. Au total cette journée, 2800 mètres de dénivelé sur 23km de marche. Epuisés, nous nous endormons rapidement, le cœur chargé d’émotions. Jour 4 Seulement 2 heures nous séparent de l’arrivée. La marche est paisible et les animaux semblent jouer avec nous. Je me suis vu dans "La belle au bois dormant ". Les oiseaux s’égosillent le long du chemin, des gazelles bondissent sur notre route, des singes sautent d’arbres en arbres et quelques buffles barrent notre chemin. Pas question de les aborder la fleur au fusil. Nous nous armons de pierres et portons une attaque décisive. Nous hurlons et leur jetons des cailloux. Le premier troupeau s’enfuit et s’enfouit dans la forêt de bambous sans demander son reste. Victoire sans appel ! 
Quelques minutes plus tard, un imposant mâle nous fait barrage. Il est seul, nous fixe, immobile. Malgré notre spectaculaire attaque, il ne recule que de quelques mètres, à peine dérangé par notre pluie rocheuse. Un buffle est beaucoup plus courageux seul qu’en troupeau. Dans le cas présent, notre fauteur de trouble s’est simplement caché dans les buissons, prêt à nous charger lors de notre passage. Méfiance. Nous le contournons au maximum et courons nous mettre à l’abri. Un peu plus loin, proviennent de la forêt les grondements rauques d’un pachyderme. Surpris par ces gargouillements gargantuesques, nous filons une fois de plus à l’anglaise.
Après 4 jours d’aventures et 60 km d’efforts soutenus, j’atteinds enfin le portail de sortie du parc, heureux d’avoir relevé ce beau défi. Mais mon retour en France, après 11 mois de liberté absolue et d’expériences uniques, est bien plus intimidant que l’ascension du Mont Kenya. L’ultime challenge de la réintégration est de taille et se dresse, à mes yeux, bien plus haut que ces gigantesques sommets d’Afrique.
Yoann 
Ce récit est un des derniers. J’aimerais beaucoup lire vos impressions sur l’ensemble du voyage, les photos et les récits que vous avez pu lire. C’est l’occasion où jamais de me laisser vos commentaires ! Si mot de passe demandé : login : blogyo mot passe : yoann Autres photos du Kenya, cliquez ici... |